Interview : Christy and his brother
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Ethel Bouleux
2/2/202611 min read
Christy and his brother de Brendan Canty est un film ultra-réaliste sur la difficulté que peuvent avoir les jeunes à trouver leur place. C’est une quête vers l’appartenance à un groupe et vers la réconciliation avec son passé. Ici, on suit la route de Christy, un orphelin dans la banlieue de l’Irlande, à Cork. Lorsqu’il est renvoyé de sa famille d’accueil et envoyé chez son frère aîné, alors jeune papa, il va découvrir un quartier attachant, comme une grande famille. Mais Christy a un passé qui le suit, il est étroitement relié à celui de ses cousins, des voyous maîtres d’un business de drogue. Entre disputes et incompréhensions avec son frère, Christy devra trouver sa place, ou plutôt la choisir.
Interview avec Brendan Canty
Pour commencer, je vais vous laisser vous présenter brièvement.
Mon nom est Brendan Canty, je suis le réalisateur du film irlandais Christy and his brother, un film sur un enfant de famille d’accueil qui essaie de trouver sa place dans le monde.
Quand j’ai vu Christy, j’ai réellement eu l’impression de connaitre et comprendre l’Irlande que vous décrivez. Puis-je légitimement dire que vous représentez la ville de Cork en tant que personnage en soi ?
Définitivement. Je suis né et j’ai grandi à Cork. Ce film est un petit peu une lettre d’amour que je lui dédie, cela dit l’histoire se passe dans un endroit assez spécifique de la ville donc je ne parle pas de tout Cork. C’était d’ailleurs très important pour moi de voir la réaction des habitants et je pense que tout le monde était content. Quand on fait un film, je pense que si les gens dont on parle dans l’histoire croient au résultat alors tous les autres spectateurs aussi.
Ayant d’abord vu vos court-métrages, puis votre film, j’ai constaté que vous reprenez systématiquement le thème de la marginalisation dans les quartiers défavorisés - pourquoi est-ce important pour vous ?
Je pense que c’est important dans mon film que les personnes qui font partie du système de famille d’accueil se sentent vues et représentées. Cela dit, je ne pense pas vouloir tout le temps raconter des films qui se passent dans ces endroits, c’est juste arrivé naturellement avec le court-métrage avant. On voulait aussi raconter l’histoire des gens avec lesquels on a grandi dans ces zones-là, et quand on l’a fait on a rencontré d’autres gens qui avaient encore une autre histoire et ainsi de suite, j’ai suivi ce chemin-là. Je pense que les films sont un très bon moyen pour aider les gens qui en ont besoin, qui sont perdus. Si tu te sens perdu et que tu peux t’asseoir et regarder un film pendant 1H30 sur quelqu’un comme toi dont la vie a été transformée d’une manière qui pourrait t’arriver aussi, alors tu peux reprendre confiance. Je pense que les films ont ce pouvoir, ils ont le pouvoir de faire beaucoup de choses.


Vous pensez que les films peuvent raconter des choses que d’autres médias ne peuvent pas exprimer ?
Oui, je pense que dans un monde où les gens sont très divisés, les films peuvent silencieusement les réunir ou au moins ouvrir le dialogue. Ce n’est pas un débat ou un challenge, tout le monde peut s’asseoir dans le cinéma et être touché par les mêmes choses sans avoir à se justifier ensemble. Ils ressentent juste quelque chose et ils peuvent s’identifier au personnage, ce qui peut avoir le pouvoir de changer les opinions ou au moins de lancer la conversion d’une manière que seuls eux peuvent.
Tous les acteurs de ce film sont exceptionnels, je pense à Danny Power mais aussi aux autres, pourriez-vous m’expliquer comment vous les avez trouvés ?
Nous avons auditionné beaucoup de jeunes du film dans un endroit qui se nomme The Kabin Studios à Cork, c’est un studio de musique qui apprend principalement aux jeunes comment faire du hip-hop. En fait, c’est un centre pour les jeunes qui apprend aux enfants à « avoir une voix », ce qui leur a changé la vie. Nous avons trouvé beaucoup de nos acteurs là-bas, mais pas seulement eux, il y avait aussi tous les figurants et même la communauté qui est représentée dans le film. Ce sont leurs parents, leurs amis. On a eu de la chance car ils étaient tous très authentiques et en même temps ils étaient habitués à se mettre en scène aussi, ce qui leur donnait une grande confiance en eux. J’ai aussi passé beaucoup de temps avec ces jeunes.
Pour Danny, c’est un peu similaire, c’était l’un des premiers à venir au Kabin Studios en tant que rappeur. On avait déjà fait un court-métrage ensemble en 2019 nommé aussi Christy, c’est là que je l’avais trouvé. À l’origine, il n’était pas censé être dans ce rôle, mais celui qui devait l’être s’est retiré, ce qui a promu Danny Power au rang de Christy. Quand c’est arrivé, c’est comme s’il avait débloqué quelque chose et il est réellement devenu le personnage, ça lui a donné un pouvoir. Je pense que certaines personnes s’entrainent toute leur vie pour devenir acteur et d’autres ont ça en eux. Danny est un acteur incroyable et très intelligent, il a beaucoup de choses en lui qu’il est capable de ressortir et orchestrer.
Dans votre film, Christy and his brother, vous utilisez des codes qui sont propres aux « films de rue », pourtant vous décidez d’y insuffler de la brillance, notamment avec une lumière très belle et une douceur entre les personnages. Est-ce un moyen pour vous de donner de l’espoir et peut-être de porter un autre regard sur ce genre d’endroits ?
Oui définitivement, d’ailleurs même autour de Cork où ça a été tourné, il y a une stigmatisation, que c’est soit-disant compliqué, difficile… Un endroit louche, ce qui est peut être vrai. Mais il y a aussi de la vie dans cet endroit ! On peut filmer les maisons abandonnées, mais moi je vais choisir de filmer les fleurs sauvages qui poussent dans le béton, ou quelque chose comme ça. Je pense que l’espoir est tellement important.
Je parle de Cork comme je pourrais aussi bien parler de la France ou de Paris, quelqu’un peut avoir des idées très négatives d’un endroit mais ils ont tellement plus de nuances. J’aimais beaucoup le challenge de partager de l’espoir plein de lumière mais sans magnifier, en le montrant avec authenticité. Mais en effet, transmettre de l’espoir était ce qu’on voulait faire, d’ailleurs je n’avais aucune envie de montrer un film qui n’en a pas. Je ne voulais pas passer 7 ans de ma vie (comptant l’écriture aussi) pour ça, le monde a besoin de films avec de l’espoir.




J’aimerais savoir par quoi vous avez été inspiré pendant l’écriture de ce film, que ce soit un film, un réalisateur ou un livre.
Il y a eu un réalisateur anglais qui a été très inspirant, Shane Meadows, qui a fait une émission de télé : This is England. Elle comportait également un groupe de jeunes personnes, eux aussi d’une communauté un peu marginalisée, c’était aussi beaucoup de vrais acteurs et leurs amis, ce qui montre encore le pouvoir de la communauté. C’était principalement de l’impro, mais il faisait beaucoup d’ateliers avec eux, donc les performances étaient très crues et réelles, ce qui donne un sentiment d’authenticité. C’était un vrai sentiment d’appartenance au Royaume-Uni, ça a été une grande source d’inspiration pour nous, mais bien-sûr il y a aussi eu d’autres réalisateurs comme Andrea Arnold, ce qui est un peu évident, et d’autres films américains comme Honey Boy, Waves, Moonlight, très inspirant
C’est ce genre de films que je veux faire, je pense que tout le monde devrait avoir le droit de raconter l’histoire de n’importe qui tant qu’on le fait avec respect et en écoutant sans projeter nos propres opinions sur eux. Il faut rester en retrait, observer et écouter. C’est ce que j’ai fait avec Christy, c’est leurs histoires, et beaucoup de figurants dans le film faisaient partie du système de famille d’accueil. Quand je ne savais pas, je leur posais la question ou je les laissais m’expliquer, c’est comme ça qu’on trouve l’authenticité. Je n’ai jamais eu à insister ou prétendre que je savais parce que j’avais des gens autour de moi à qui demander ou observer.
Si vous vouliez que vos spectateurs quittent la salle avec une pensée, ou qu’ils s’imprègnent peut-être d’une morale, quelle serait-elle ?
Ce n’est pas vraiment qu’ils retiennent quelque chose, mais sûrement qu’ils ressortent avec le sentiment d’espoir, comme on en parlait justement. Ce n’était pas vraiment le message à l’origine, c’était le fait que la communauté puisse guérir les gens. Cela dit c’est plutôt un ressenti qu’un réel message, je ne pense pas que les gens vont ressortir avec une vraie pensée. Leur sentiment en sortant serait plus sur la communauté dans le film et comment ils peuvent être présents pour quelqu’un.
Avez-vous d’autres projets en cours ?
Oui, nous développons avec Netflix et BBC une émission basée sur le personnage de Robot dans Christy, ce qui est très excitant. Ça parle de la vie en tant que personne avec un handicap et prend place aussi dans le même monde que Christy. Ce n’est pas juste Robot spécifiquement mais aussi toute sa famille, Leona, sa soeur et leur mère Pauline, et comment la vie fonctionne pour eux, comment on gère le handicap.
J’ai aussi deux autres idées de films, une à propos d’une actrice débutante qui se retrouve dans un film à grand succès. Sa vie est transformée et elle doit rapidement trouver sa nouvelle place dans le monde. Et un autre film qui prend place pendant la révolution irlandaise et met en scène une personne queer qui doit également trouver sa place dans le monde dans l’extinction de la révolution. Encore une fois, c’est un film très communautaire, basé en Irlande mais pas dans le Nord, sauf pour l’émission de Robot. Et c’est à peu près tout !
Ma critique
Christy and his brother, c’est film coup de poing, au sens propre et au sens figuré. On s’attend un petit peu à ce qui va se passer donc il n’y a pas vraiment de surprise et en même temps, c’est aussi l’objectif. Parce que la vie est faite d’une succession d’actions qui suivent un chemin qu’on a déjà plus ou moins tracé au fil de nos décisions. Plus on suit ce chemin, plus il se creuse et plus on a du mal à en ressortir.
Christy est un jeune homme étonnamment doux. Au début de l’histoire, il est viré de sa famille d’accueil car il a tabassé un enfant de cette famille. La vidéo est tellement violente qu’elle est propagée avec les réseaux sociaux dans toute la ville. Pourtant, Christy est un jeune homme juste et gentil. Seulement, il est perdu et, comme beaucoup de jeunes dans situations compliquées, il n’arrive pas à trouver sa place.
Si le film parle de lui et de son frère, comme l’indique le titre, c’est surtout Christy qui donne le ton. L’image avec sa couleur et sa lumière dépend vraiment de ce qu’il ressent, ce qui laisse place à deux esthétiques assez différentes. D’un côté on peut avoir une ambiance très terne, pluvieuse avec l’expression des bâtiments en béton. Et en parallèle de ce froid, il y a les moments plus ou moins heureux. La lumière se reflète dans la caméra pour créer des flares magnifiques, le réalisateur filme davantage la nature, les rires…
Pendant ce temps, le spectateur n’est pas tiraillé par les décisions du personnage comme il pourrait l’être dans d’autres films. Bien-sûr, il y a toujours cette volonté d’aider Christy qui nous projette dans une grande empathie et on se fait du souci pour lui, mais quelque part, on a quand même l’intime conviction qu’il va s’en sortir. Tout d’abord parce qu’au fur et à mesure d’autres jeunes se rapprochent de lui et ils semblent presque le porter, au-dessus de ses angoisses. Mais aussi parce qu’en observant bien Christy, on comprend que dans sa nonchalance se trouve une volonté de vivre. Et peut-être aussi de pardonner son demi-frère de l’avoir laissé pour compte, à sa mère de l’avoir presque abandonné dans un sens, et puis aussi à la vie, qui semble avoir oublié qu’il existait.
Dans cette fresque de la banlieue de Cork, les fleurs poussent sur le béton, les enfants les plus démunis - je pense à Robot, un enfant en fauteuil - sont heureux et solidaires, et il y a de l’espoir dans chaque faille.
C’est aussi le message de Brendan Canty, et ce qui a motivé le film : tout n’est jamais tout blanc ou tout noir. Il faut savoir passer à travers les gouttes et accepter l’aide des autres.


Il est tout de même très important de parler du demi-frère de Christy. Shane est un jeune homme qui a subi le même sort que Christy, lui aussi a été promené dans les familles d’accueil, il a souffert de la mort de leur mère et il a décidé de faire des choix.
Les décisions sont primordiales dans ce film : c’est nos personnages qui décident, en fonction de leurs choix, ce qui va se passer ensuite. Même si c’est le principe de tous les films - une succession d’actions - ici on ressent réellement que seul importe ce que Danny va choisir de faire. C’est vraiment le ciment de son destin.
Shane à décidé de travailler ardemment, de s’installer dans une petite maison afin de fonder une famille. Il a sa femme, Stacey, et son bébé. C’est l’opposé de Danny. Les deux frères fonctionnent comme le yin et le yang. Brendan Canty met en place une relation conflictuelle entre les deux, c’est le mutisme qui en est le responsable. Ils ne parlent pas du passé, du présent ou du futur, à quelques exceptions : surtout lorsqu’il est question de quitter la maison de son grand frère pour retourner en famille d’accueil.
Pourtant, Shane plane toujours au-dessus de Danny, comme une figure parentale. C’est aussi lui qui va essayer de le sauver, en défiant ses propres règles. Avec beaucoup de finesse, le réalisateur tente de nous faire comprendre que Shane aussi était un enfant blessé, il nous invite à considérer le point de vue de tous les personnages. Que ce soit ceux qu’on soutient ou ceux qui nous révulsent.
Il nous dicte que dans chacun sont logés regrets, blessures et espoirs.
Christy and his brother est une ode à la réflexion. Oubliez vos idées préconçues, oubliez vos a priori. N’attendez pas non plus un miracle, dans la réalité les gens ne changent pas du tout au tout en une fraction de seconde. Les blessures ne guérissent pas non plus en un claquement de doigts. Quant aux relations, surtout les plus intimes, elles sont fragiles et se tissent comme de la dentelle au fil du temps.
En revanche, donnez une chance à ceux qui essaient de vous aimer. Appartenir à un groupe, c’est aussi avoir une identité, faire partie d’un endroit et trouver des raisons de se battre.
Comme aux Éclats d’Écran, l’unité fait la force.
Interview traduite de l'anglais par


Ethel Bouleux
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