Interview : Blueberry Dreams d'Elena Mikaberidze
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Klara Bénard
4/20/2026


Après des études en sciences politiques, toujours animée d’un amour du cinéma inébranlable, Elena Mikaberidze nous propose un film documentaire fabuleux, qui suit la vie d’une famille d’agriculteurs au cœur de la campagne géorgienne.
Blueberry Dreams est le premier long métrage de la réalisatrice, sorti en 2025. Née en Géorgie et arrivée en Belgique à cause la guerre, Elena entreprend des études de sciences politiques à Paris et commence à travailler dans le milieu du cinéma lors d’un stage au festival de cinéma Univerciné de Nantes. En 2025, ce même festival, qui l’a fait grandir et naitre une seconde fois, lui décerne les prix du meilleur film.
Le titre « Blueberry Dreams » est à prendre dans son sens littéral. Dans ce documentaire nous suivons en 2021 une famille géorgienne, exploitant une plantation de myrtille en Mingrélie, à 12km de Abkhazia, une région frontalière avec la Russie où la guerre et les conflits ne cessent de gronder. Pour essayer de faire revivre la Georgie le gouvernement a créé un programme « Plant The Future ». C’est grâce à ce programme de la dernière chance que nous pouvons observer le travail acharné et la vie de famille de Soso, un ancien ingénieur devenu agriculteur. Nous voyons à hauteur d’enfants, ou plus précisément à hauteur des deux protagonistes de l’histoire, les deux petits garçons de la famille. Le rêve du père, qui veut rendre sa famille heureuse grâce à ses plantations de myrtilles, est malheureusement freiné par des problèmes d’argent et par la difficulté à faire pousser des myrtilles sur le sol georgien. Malgré tout, la famille garde espoir. Cet espoir ne la brise pas, au contraire elle l’unit. Soso, le père de famille, le dit très bien : « Nous n’avons jamais été dans une situation aussi compliquée, mais tu as toujours cru en moi, et j’y arriverai ».
Le visuel et la photographie de Blueberry Dreams sont remplis de douceur, parfois amère, souvent innocente. La campagne apaise les maux, nous ressentons la chaleur et le goût des myrtilles à travers la caméra. L’innocence des enfants contrebalance le poids lourd de la vie d’adulte que les parents peinent parfois à gérer. Je parle d’innocence mais pas de naïveté, les enfants se débrouillent déjà comme de grandes personnes, notamment grâce à l’enseignement de leur père.
La manière dont Elena Mikaberidze montre les choses du point de vue des enfants est d’une sincérité absolue et extrêmement touchante. Ce film dégage beaucoup d’amour et de résilience.
Question très vaste, mais d’où venez-vous ? Quel est votre parcours ?
Je suis née en Géorgie, puis il y’a eu la guerre. Mes parents venaient des deux côtés du conflit et c’était devenu un peu compliqué pour eux. Quand mon père a eu une opportunité d'emploi en Belgique, on a déménagé à Bruxelles.
J'ai fait mes études à Sciences Po. Pas du tout dans le cinéma, parce qu’évidemment on ne fait pas ce qu’on veut à l’université. Mais j'avais adoré, quand j'étais petite, aller à la cinémathèque, ou quand j’avais pris des cours le samedi avec un vieux monsieur qui s'appelait Kerry Oden et qui était prof de cinéma. C’est à ce moment-là que j'ai découvert plein de films et c'est devenu ma passion. De fil en aiguille j’ai commencé à écrire sur le cinéma géorgien et sur la politique. Cela coulait de source : j’allais faire des films politiques !
Puis je suis retournée dans mon pays, la Géorgie, j'ai appris la langue et j'ai commencé à travailler. J'ai un peu laissé ma vie en Belgique mais j'avais un rêve, je suis donc allée voir ce qu’il se passait chez moi. Je ne voulais partir que 3 mois mais finalement je suis partie 10 ans. J’ai commencé ensuite à travailler sur les tournages de cinéma, à la régie, puis petit à petit j’ai pu réaliser des courts métrages.


Pourquoi Nantes ?
Quand j'étais étudiante en dernière année de Master, j'ai fait un programme d'échange à Sciences Po Paris. Il fallait faire un stage et je suis tombée sur une annonce disant que Univerciné recherchait un.e stagiaire. J’ai donc envoyé ma candidature. Personne ne m'a répondu, mais j'ai quand même décidé d’y aller. Je devais avoir 25 ou 26 ans.
Si je ne me trompe pas, vous êtes surtout attirée par le cinéma documentaire et politique.
Pas du tout, car je fais aussi de la fiction. En ce moment je suis en train de travailler sur une fiction, mais mes films restent basés sur la politique car pour moi, le cinéma, c'est de la politique.
Pour Blueberry Dreams, initialement vous deviez filmer vos deux cousins, mais malheureusement vous n’avez pas eu l’autorisation de filmer dans leur pays.
Je devais me loger et j’ai finalement croisé une autre famille, qui louait une chambre d’hôtes. Je suis restée chez eux quelques temps, et petit à petit je me suis dit que j'aimerais bien rester un peu plus de jours, puis encore un jour et puis encore un jour… J’ai commencé à bien sympathiser avec eux et c’est à ce moment-là que j’ai décidé que mon film documentaire tournerait autour d’eux, spécifiquement autour des deux petits garçons.
Êtes-vous encore en contact avec la famille ?
Oui bien sûr, je suis très amie avec la maman et je suis un peu ce qu'ils font, je les aide aussi un peu avec ce que je peux. Par exemple, s’il y a des festivals et qu’on gagne un prix, on partage, ou bien je vais essayer d'organiser un festival de la myrtille, comme j’ai pu le faire l’an passé.


Petite question sur le point de vue technique. Par rapport au visuel de votre film, surtout les scènes avec les jeux d'ombres, notamment quand les deux enfants sont en train de jouer avec leurs mains à l’intérieur et également la scène d’extérieur, où ils sont en train de jouer : on aperçoit leurs ombres sur les murs parfaitement blancs. Ces scènes étaient-elles scénarisées ou prises sur le moment ?
Pour les scènes avec les jeux d’ombres, comme il y avait des coupures de courant, et je savais d’avance qu’il y en aurait, j'ai acheté en amont des lampes torches. Et c’est pendant une coupure de courant que j’ai proposé aux garçons de jouer avec les lampes torches. Et on a tous trouvé ça très beau.
Travaillez-vous à côté ?
Je travaille sur un autre film actuellement et je fais aussi de la traduction. Faire un film prend beaucoup de temps, et malheureusement ça ne rapporte pas beaucoup d'argent, c'est un peu la misère mais ce n’est pas grave car c'est la vie que j'ai choisie.
Comment vous sentez-vous par rapport au fait que le film reçoive autant de prix à l’étranger ?
Je suis allée à Londres la semaine dernière où le film a été projeté pendant 10 jours. C'était fou, je suis vraiment étonnée à chaque fois. Ça me rend dingue. Ouais. Dingue, vraiment dingue, dingue, dingue. rigole
Klara Bénard


Qu'est-ce que le film vous a apporté ?
J'ai appris la vie à la campagne, j'ai appris à respecter le travail, enfin je respectais évidemment le travail, mais j'ai maintenant un autre regard sur le monde. Il m'a apporté beaucoup d'amour et il m'a lancée aussi dans mon rêve de faire du cinéma. J'ai beaucoup appris humainement.
Auriez-vous un message à faire passer pour les personnes qui veulent se lancer par exemple dans le cinéma documentaire, mais qui ne savent pas par où commencer ou qui n’arrivent pas à trouver le courage ?
Il faut déjà écouter son environnement, le regarder, l’observer, discuter avec les gens, aller vers l'autre. Ça c'est le plus important pour être un bon réalisateur. Il faut s'intéresser aux autres, à leur vie, il faut avoir beaucoup d'empathie, il faut vouloir raconter des histoires, changer la vie des gens. Il faut aussi observer, rester à un endroit pendant des heures, observer la nature, le temps, les mouvements…
Et bien évidemment, ce n’est pas parce qu’on n’a pas fait des études de cinéma qu’on ne peut pas faire de cinéma, il ne faut pas s’arrêter à ça, ni à un échec.


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