Incantation, l'art de manipuler
CRITIQUE ANCIENS FILMS
Ethel Bouleux
1/19/20266 min read
Incantation de Kevin Ko est un film d’horreur sorti en mars 2022 à Taïwan
Il est basé sur une histoire vraie ; les Wu vivent dans la ville de Kaohsiung en Chine. C’est une famille pauvre de six personnes, dont quatre enfants, eux-mêmes déjà adultes. Ils ont des croyances extrêmes, notamment taoïstes. En février 2005, la plus jeune sœur affirme être possédée par la divinité Nezha que la famille vénère depuis longtemps. De là s’enclenche un délire collectif, chacun des membres dit être possédé un à un et la famille s’enferme dans des rites complètement dérangés. Lorsque la folie commune se concrétise, ils commencent à s’automutiler, se laissent mourir de faim et s’adonnent à des pratiques soi-disant exorcisantes mais réellement barbares et insalubres.
Lorsque la plus jeune sœur meurt de faim, les autres continuent le rituel en pensant vraisemblablement que c’est d’abord la divinité qui sortira de son corps pour la libérer. Elle décède le 9 avril, sa famille la conduit à l’hôpital seulement le lendemain puis quitte la ville.
Lorsque la police enquête sur l’affaire Wu, ils constatent une maison remplie d’urine et d’excréments. Les voisins affirment avoir entendu des hurlements, des éclats de rires et avoir vu les membres se battre entre eux avec des cannes et des tablettes religieuses.
Même si les autorités médicales confirment une hystérie collective, la famille est arrêtée et jugée en tant que saine d’esprit. Ils sont finalement libérés car la mort de la cadette est jugée auto-infligée, sans facteur externe, par une défaillance d’organe.


Le réalisateur, Kevin Ko, affirme s’être librement inspiré de cette histoire. Il considère son film ni basé sur une histoire vraie, ni complètement fictif.
Incantation est totalement filmé en found footage (images trouvées), un procédé déjà utilisé par exemple dans le Projet Blairwitch ou Paranormal Activity qui incite le spectateur à croire que ce qu’il regarde est réel. Il crée une sorte de proximité incontestable due au fait qu’on ne ressente ni les projecteurs, ni les grosses caméras ou les rails de travelling. Ce sont des plans parfois presque moches, trop longs, avec un montage effet amateur. La nuit on ne distingue pas très bien ce qui nous entoure, personne ne nous explique ce qui se passe, bref, on est sûr que c’est réel.
Voilà simplement ce que met en place le film : vous avez retrouvé ces vidéos qui s’assemblent et on vous annonce dès le début que vous allez devoir participer. Contre votre gré.
L’histoire du film est celle-ci : Il y a six ans, Lee Jo-nan a été frappée par une malédiction qui prend aujourd’hui possession non seulement d’elle mais aussi de sa petite fille, Dodo. Au fur et à mesure, on comprend que lorsqu’elle était enceinte, Ronan et deux de ses compagnons ont brisé un tabou religieux dans un village éloigné dans les montagnes.
Pour protéger sa fille, elle a été forcée de mettre Dodo en adoption jusqu’à ce qu’elle aille mieux. C’est à ce moment qu’on entre dans le film, Ronan la récupère et fatalement des événements surnaturels les assaillent.
De là, on fait face à une question : jusqu’où peut aller une mère pour sauver son enfant ?




Du début jusqu’à la fin du film, Ronan nous demande de mémoriser un symbole religieux qui s’affiche en plein écran (durant dix vraies secondes), puis elle nous supplie de répéter après elle une prière pour sauver sa fille : Hou-Ho-Xiu-Yi, Si-Sei-Wu-Ma (火佛修一,心薩嘸哞). Selon Ronan, celle-ci est une bénédiction qui se renforce comme une sorte de talisman lorsqu’elle est partagée. Ainsi, si beaucoup de gens mémorisent le symbole et répètent la phrase, la protection s’intensifie et à notre manière, nous pouvons sauver Dodo. Littéralement, elle signifie : « Le malheur et le bonheur dépendent l'un de l'autre, la mort et la vie résident dans le nom. »
C’est aussi comme ça que le film se construit : il commence sur un monologue de Ronan sur les bénédictions. « Est-ce que nous croyons vraiment aux bénédictions ? À leur pouvoir ? Lorsque l’on souhaite un joyeux anniversaire ou une bonne journée. Quelque part, on est tous intimement convaincus que nos bonnes intentions peuvent mener à une issue favorable. »
Mais voilà qu’après nous avoir pris d’assaut, dès ces premières secondes, Ronan nous affirme que cela peut à tout moment changer de camp.
Elle nous prouve que les intentions peuvent s’opposer d’une seconde à l’autre avec l’image d’une grande roue qui tourne, puis d’un train qui roule dans le sens que l’on veut. C’est un exercice cérébral qui vous dicte que, selon la force de votre esprit, vous pourrez choisir le sens de leurs mouvements. De gauche à droite, ou de droite à gauche. C’est l’essence du film : une bénédiction qui ne dissocie pas le malheur et le bonheur, ni le mort et la vie. Tout est une histoire de volonté. De point de vue. Alors récitez cette phrase : Hou-Ho-Xiu-Yi, Si-Sei-Wu-Ma. Ça fonctionne aussi dans votre tête. Récitez-la pour sauver Dodo.
Incantation peut ne pas faire peur aux plus adeptes de films d’horreur, c’est aussi ce qui fait sa force, il est particulièrement intéressant d’un point de vue scénaristique.
Les spectateurs qui n’aiment pas ce genre de film trouveront surement du plaisir à regarder celui-ci qui se différencie vraiment dans sa construction.
C’est un magnifique tour de force. Le film interagit avec vous, c’est Ronan qui force le spectateur à réfléchir, parler, regarder. Tout ça pour quitter le film en vous tirant les cheveux. En effet, à la fin du film, vous serez piégés. Maudits. Attachés spirituellement à Dàhēi Fúmǔ 大黑佛母.
C’est aussi intéressant de parler de cette divinité que l’on retrouve durant tout le film, principalement à partir du milieu. Elle est la source de tout.
Dans la vraie vie, cette déesse s’inspire de plusieurs religions :
La première est une version de Dahei qui se nomme Kâlî, une divinité hindoue. Un culte qui vénère cette déesse s’est mis à pratiquer des sacrifices humains et animaux en son honneur. En 2016, une femme s’est coupé la langue en espérant que Kâlî exauce ses vœux. Cette notion d’offrande se retrouve également dans le film.
Ensuite, dans la religion bouddhiste, Māyā ou Māyādevī (devī signifiant déesse) est connue en Chine comme Móyé Fūrén 摩耶夫人. Dans les écrits Jātakas, Māyā est morte 7 jours après avoir donné naissance à Siddhārtha Gautama, plus connu sous le nom de Bouddha. Dans le film, Ronan sollicite un prêtre dans un temple reclus, il ordonne à Dodo de ne pas manger durant 7 jours, alors la malédiction s’en irait.




Ce film, finalement, c’est surtout une grande mascarade. C’est penser avoir une idée de où on va, pour se retrouver complètement coincé. Votre perception rationnelle des choses ne pourra pas prendre le pas sur la féroce superstition. En plus d’être très bien réalisé, si bien qu’on oublierait presque que c’est un film, il est surtout intelligent.
Il ne promet pas de réflexions profondes ou de grandes envolées spirituelles, mais il a le mérite, à l’instar de beaucoup de films d’horreur, d’apporter un regard neuf sur la manipulation de l’esprit, l’angoisse, la création d’un univers religieux et les sentiments d’une mère.
Le véritable amour qui persiste malgré l’incontestable fin. Je réitère cette phrase : jusqu’où peut aller une mère pour sauver son enfant ? C’est d’abord cet amour qui fait vivre le film et qui nous piège. Dans une situation que nous constatons sans issue, Ronan ira jusqu’au bout de l’impensable, et ce, en nous emmenant avec elle.
Encore une fois, marmonnez cette phrase et priez d’avoir des bonnes intentions ;
Hou-Ho-Xiu-Yi, Si-Sei-Wu-Ma.
Ethel Bouleux
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