Hayat, Zeki Demirkubuz (2026)

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Marie Boudon

4/15/20264 min read

Aujourd’hui sort dans les cinémas français un film turc réalisé il y a déjà deux ans par le cinéaste Zeki Demirkubuz. Hayat est un récit en balancier entre passé et présent, entre rêve et réalité, dont le noyau est lui-même tendu entre deux personnages. D’un côté, Hicran, une jeune femme qui s’est enfuie du foyer familial après avoir été contrainte d’épouser le jeune Rıza. De l’autre, Rıza lui-même qui, des semaines après la disparition de celle qu’il était censé épouser, décide de partir à sa recherche, en quête de réponses.

Le film est traversé par une bascule constante entre deux pôles à chaque fois opposés. Temporalité, espace et genre ; les deux protagonistes appartiennent respectivement à deux mondes qui semblent ne jamais pouvoir être réunis. Leur seule union se fait de manière poétique par le motif d’un verre d’eau, dans un rêve quasi identique qui survient respectivement chez Rıza au début du film, et chez Hicran à la fin.

La première partie du film orbite autour de Rıza, qui se rend à Istanbul pour tenter de retrouver Hicran, arpentant les rues et fréquentant des étudiants, filmé par une caméra qui ne semble pas vraiment trouver sa place. On croirait presque que le jeune homme est épié. Quelque chose fatalement le guette, un facteur inconnu qui devrait entrer en jeu, une silhouette à reconnaître, et une rencontre à faire advenir. Hicran n’est pour Rıza qu’une vague idée, un souvenir, un corps absent réduit à un visage imprimé qu’il accroche dans les rues.

Lorsque le film bascule dans l’espace à la fois physique et mental de Hicran, un effet de miroir se créé dans le rapport à l’absence, sauf qu’ici, Rıza est complètement évacué de la diégèse, comme pour exprimer la vanité d’une quête qui se révèle n’être qu’une projection fantasmée, quasi hitchcockienne dans ses principes. Le film franchit la ligne et s’engouffre de l’autre côté. Hicran, interprétée par Miray Daner, est une femme littéralement engloutie dans un monde d’hommes. On découvre que son départ n’est pas moins lié à l’époux qu’on lui a imposé, qu’à celui qui en est à l’origine : son père. Un homme terriblement violent, aussi bien psychologiquement que physiquement, dont l’ampleur de la brutalité cumule dans une scène nocturne difficile à regarder, lors de laquelle Hicran tente de revenir chez elle après sa fugue. Pour se faire pardonner, la jeune femme accepte d’épouser un instituteur beaucoup plus âgé qu’elle.

Dans ce chapitre de la vie conjugale, le film nous offre des scènes paradoxalement jubilatoires, lors desquelles on voit se dessiner un portrait psychologique très fin du couple. D’un côté, le mari qui parle et parle sans arrêt, qui théorise tout, analyse tout, qui cartographie mentalement chaque recoin inexploré de leur relation ; de l’autre, Hicran qui demeure dans le silence, dont le désespoir est à peine entrevu dans ses yeux, alors qu’il est gravé dans tout son corps. La scène du restaurant, en pleine lumière, et celle dans la chambre, en pleine obscurité, sont toutes les deux très lentes mais minutieusement écrites et interprétées.

Mais alors la fin du film pose question par rapport à cette longue immersion dans la détresse d’Hicran, un personnage rempli de paradoxes et vraiment bien écrit, en plus de la performance ahurissante de Miray Daner dans ce rôle. Sans vouloir livrer le dénouement, on peut quand même fatalement constater que le film ne parvient pas à s’extraire de cette pression masculine qui en est le point de départ. Hicran, bien qu’elle ait peut-être trouvé l’apaisement, ne trouve pas cependant la liberté. Sa fuite originelle est comme rattrapée par la force gravitationnelle du noyau masculin : une maison, un couple, un enfant. Un éternel schéma familial fatalement dicté par l’homme, son regard, son corps, son immobilité. En cela, Hayat est à mes yeux une tragédie.

Hicran n’est libérée que lorsqu’elle quitte l’espace de la maison, que ce soit celle de l’homme qui l’exploitait avant son retour, celle de ses parents, celle de son mari. Elle tente, à un moment, de s’approprier un espace dont elle repeint les murs, réorganise les fournitures. Mais ça ne suffit pas. Il faudra atteindre cette scène déchirante, pendant laquelle Hicran se retrouve enfin seule dans un parc, entourée de verdure. Assise dans l’herbe, sous un arbre, elle fond en larmes. Son corps se délite alors que la caméra est braquée sur son visage, dans un plan séquence qui fait l’effet d’un couteau planté en plein cœur.

Le spectateur – et surtout la spectatrice se retrouve intimement attachée à Hicran, dont elle ne souhaite que l’échappée. Dans cette scène où elle est sur le point de quitter le foyer conjugal, et finit par y rester, on voudrait crier. On voudrait qu’elle s’enfuie. On voudrait lui prendre la main et l’entraîner dehors avec nous. Et le film est un témoignage important, bien que masculin, de cette mâle prison qui écrase le corps de la femme autant qu’il le fantasme.

Difficile ainsi d’appréhender Hayat autrement que sous un prisme féminisme. Un film éprouvant, long, un film qui hante, mais pas dans le mauvais sens du terme. L’illusion de cette fin heureuse était peut-être la meilleure manière de faire infuser en nous la fatalité tragique de la vie d’une femme qui n’a jamais pu trouver la porte de sortie.

Marie Boudon

©Copyright Damned Films

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