Grave de Julia Ducournau (2016) : un film viscéral au goût d'humanité
CRITIQUES ANCIENS FILMS
Enzo Beaufort
4/24/20264 min read
Il y a dix ans, en 2016, sortait dans les salles obscures le premier long métrage de Julia Ducournau, alors diplômée de la Fémis. Cette production franco-belge faisait presque figure d’exception : un film de genre réalisé par une femme en France, à une époque où ce type de cinéma restait largement relégué au second plan : le pari était loin d’être gagné d’avance. Et pourtant, Grave a fait l’effet d’une bombe, notamment lors de sa présentation à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes.
Grave, c’est l’histoire de Justine, incarnée par Garance Marillier, qui entre en première année d’école vétérinaire, sous l’influence de sa sœur aînée. Mais un événement va faire basculer son destin : végétarienne depuis toujours, elle est contrainte, lors d’un bizutage, de manger un rein de lapin. Ce moment agit comme un véritable point de bascule dans le récit, révélant en elle une pulsion quasi animale. Mais avant ça, Ducournau nous montrait déjà une noirceur latente dans cet environnement : les corps des animaux, souvent morts, enfermés dans des bocaux, la jetée de sang (rappelant instantanément la scène de l’ascenseur dans Shining), mais aussi et surtout la violence des Hommes qui, entraînés par leurs vices et l’effet de groupe qui les galvanise, viennent nous faire réfléchir sur la véritable nature du monstre dans cette école. La scène du doigt (magnifiquement accompagnée par le thème de Jim Williams avec son clavecin et ses synthés vampiriques) vient ensuite opérer un deuxième basculement : Justine devient véritablement cannibale, en goûtant pour la première fois à la chair humaine.


Ce premier film est un véritable tour de force de la part de Ducournau. Elle parvient à aborder le cannibalisme sans jamais tomber dans le simple choc gratuit, en ancrant constamment son récit dans une profonde humanité derrière l’apparent dégoût que pourrait nous inspirer le personnage de Justine. La transformation de cette dernière n’a rien de brutal : elle est progressive, douloureuse, presque intime.
Ce qui m’a le plus frappé dans ce film, c’est le décalage assez brutal entre les actes abjectes de Justine, et sa souffrance bien réelle. Elle apparaît ici comme agissant sous l’emprise de ses pulsions cannibales, en lutte permanente contre elles et non comme un vampire assoiffé de sang. Ducournau ne juge pas son personnage, elle l’ observe et l’accompagne à travers une mise en scène très proche d’elle. Cette tension entre pulsion et humanité atteint son paroxysme dans la scène intime entre Justine et Adrien, son colloc. Ce moment, qui pourrait basculer dans une violence extrême, devient au contraire l’un des plus sensibles du film. Alors que son désir cannibale menace de prendre le dessus, Justine choisit de se mordre elle-même plutôt que de blesser son partenaire. Ce geste est fondamental : il marque une forme de résistance, presque désespérée, à sa propre transformation. Là où le film aurait pu céder à une logique purement horrifique, la réalisatrice choisit de préserver une part d’humanité chez son personnage. La scène ne montre pas seulement une pulsion incontrôlable, mais aussi une lutte intérieure, une conscience morale qui persiste malgré la bestialité qui prend de plus en plus de place.


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Un autre aspect marquant de Grave réside dans son travail sur la lumière et les couleurs. Loin d’un naturalisme froid souvent associé au cinéma d’horreur contemporain, le film adopte par moments une esthétique beaucoup plus stylisée, presque irréelle. Certaines séquences, notamment celles liées aux soirées étudiantes, baignent dans des teintes rouges, bleutées ou violacées, qui participent à créer une atmosphère électrique. Ce choix visuel n’est pas sans rappeler le Giallo italien, et plus particulièrement Suspiria de Dario Argento. Comme dans ce dernier, la couleur ne sert pas seulement à éclairer une scène : elle devient un langage à part entière, traduisant les émotions et les pulsions des personnages. Le rouge, omniprésent, évoque évidemment le sang et le désir, tandis que les lumières artificielles accentuent la perte de repères de Justine. Cependant, là où Suspiria bascule pleinement dans un univers baroque et cauchemardesque, Ducournau ancre toujours ses effets dans une réalité. La réalisatrice le revendique elle-même dans plusieurs interviews : son film est un « crossover » entre horreur, drame et comédie. Dès lors, qualifier Grave de simple film gore outrancier ou de « film le plus effrayant jamais réalisé », (comme l’affirmait une Une italienne à l’époque) relève d’une lecture très réductrice. La violence n’ est jamais gratuite, elle est toujours au service d’un regard profondément empathique sur ses personnages, ce qui nous implique beaucoup plus, émotionnellement, dans l’horreur que traverse Justine.
Il est enfin impossible de ne pas saluer la performance de Garance Marillier, qui insuffle à Justine une candeur et une douceur initiales, rendant d’autant plus bouleversante sa trajectoire, et contrastant drastiquement avec ses moments de pure folie cannibale. L’actrice collaborait déjà avec Ducournau dans le court-métrage Junior (2011), qui esquissait les thématiques de transformation corporelle à l’œuvre dans son film de 2016. Petit mot également sur Rabah Naït Ouffela interprétant Adrien avec justesse et participant à cette belle alchimie entre son personnage et celui de Justine. Les deux acteurs se connaissent d’ailleurs très bien, et ça se ressent très vite à l’écran.
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Grave s’impose ainsi comme un premier film remarquable, à la fois objet esthétique ultra maîtrisé et œuvre profondément humaine. Le genre de film qui fait grand bien au cinéma Français !
Enzo Beaufort.
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