Furcy, né libre : la liberté, oui. Mais à quel prix ?
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Chloé Cluzel
2/21/20265 min read
Alors que l’on fêtait, le 20 décembre dernier, la Fèt Kaf [1] sur l’île de la Réunion, la sortie hexagonale le 14 janvier 2026 du film Furcy, né libre réalisé par Abd Al Malik, n’en est pas moins une occasion tout à fait intéressante d’aborder à nouveau le lourd et important sujet de l’esclavage.
Avant toute chose, il est nécessaire de savoir qu’avant d’avoir été dépeinte à travers l’œuvre d’Abd Al Malik, l’histoire de l’esclave Furcy Madeleine dont on raconte les tourments aujourd’hui a auparavant également été une pièce de théâtre. En effet, cette dernière fut mise en scène en 2012 par Patrick Le Mauff et Hassane Kassi Kouyaté et retrace aussi l’histoire de cet homme qui voua sa vie à défendre sa liberté. Toutes deux librement inspirées de l’ouvrage L'affaire de l’esclave Furcy par Mohammed Aïssaoui et paru en 2010, ces œuvres nous rappellent à quel point la beauté d’un beau discours et la créativité d’une simple idée, et ce, au dépend d’une petite histoire balayée par l’oubli, peuvent permettre à ceux qui l’ont vécu de ne jamais connaitre véritablement le vent du passé.




Bien évidemment, comme dans chaque petite histoire dont la vie est faite, c’est l’Histoire avec un grand H qui en a avalé les plus importants détails. Ce qu’Abd Al Malik défend et parvient à délicatement mettre en lumière, c’est tout simplement ce que de nombreuses années de souffrances et de secrets ont enseveli. Il rend compte d’un temps, et d’un mode de vie, mêlant à la perfection douceur et cruauté. Ce n’est pas une exposition romancée dont il nous fait la peinture, mais bien le résultat de multiples recherches, pour lesquelles il a su, entre autres, s'entourer d’historiens. Il expose avec brio ce que la douceur de la vie sur cette île avait en contraste avec la violence décomplexée de l’esclavage. Mais aussi des abus et de leurs dérives. La quête de vérité prend une place considérable en ce temps où la vérité est noyée et où le mensonge règne en maître.
Derrière la diversité de ses tons et tant dans sa forme que dans son fond, le film Furcy, né libre parvient, et ce, dès le premier plan du film, à mettre en lumière un mélange aussi inventif que brutal de ce que le passé et la modernité ont à offrir. Car, aussi déroutant qu’émotionnellement impactant au premier visionnage, le lien étroit qu’occupent à eux deux l’utilisation du rap et des violons permet l’étonnant voyage vers ce que nous conte Abd Al Malik. Il n’est pas faux d’admettre que cette mixité des genres et des époques n’est peut-être pas ce à quoi on peut s’attendre dans un premier temps en s’informant sur le film, pourtant, il en va de reconnaître la douce maîtrise dont son réalisateur détient les secrets. Évidemment, et ce, par bien des aspects, il n’est pas difficile d’observer les tentatives cinématographiques auxquelles Malik s’essaie. Il semble tenter par différents biais, tels que le cadrage, le traitement des personnages ou encore le montage, de renouveler esthétiquement ce sujet historique et profondément violent qu’est l’esclavage.
Ses revendications semblent profondément ancrées dans des valeurs qu’il défend d’abord grâce à ce film, mais aussi au sein même de ce dernier. À l’heure actuelle, Furcy, né libre, ne parle peut-être plus uniquement de cette époque que l’on croyait révolue mais peut-être plus largement de tous ceux qui ont un jour été esclaves du système. En cela, il n’est probablement pas faux de mêler l’histoire de cet homme à celle de ces enfants arrachés à leur île entre 1962 et 1984 et qui, dans l’affaire « d’esclavage moderne » [2] qui les concerne, n’ont pas été appelés enfants de la Réunion, mais « enfants de la Creuse » [3].
Film historique, de procès ou les deux, Furcy, né libre, est la porte ouverte au débat. Il mêle les oui et les non, les riches et les pauvres, et bien sûr ceux qui subissent le pouvoir et ceux qui en abusent. Cet homme est né libre, et il voue sa vie à le prouver. Qu’en sera-t-il de son histoire, elle qui, semble-t-il, n'a jamais vraiment été sienne ? Et de son avenir, qui pour lui, aussi incertain soit-il, est encore à écrire ?
Finalement, et d’après plusieurs constats faits lors d’avant-premières en présence d’Abd Al Malik, ce que l’on peut dire de ce film, c’est qu’il a fait du bien. Un bien bénéfique en ces temps incertains. Il aura permis de mettre en lumière le sujet de l’esclavage, tel un passé commun dont nous sommes tous les descendants. Enfin, il est important d'énoncer qu’il ne parait pas être de la volonté de Malik de monter ses spectateurs les uns contre les autres, mais bien au contraire de se battre ensemble contre ce qui a été de notre passé et ce qui, malheureusement encore, agit dans le présent.
Chloé Cluzel


[1] « La Fèt Kaf (Fête réunionnaise de la liberté) commémore l’abolition de l’esclavage proclamée à La Réunion le 20 décembre 1848 par le commissaire Sarda Garriga. » - Fèt Kaf à La Réunion : histoire, dates, et où la vivre en 2025
« […] un moment fort de notre mémoire collective, célébrant l’héritage, la culture et la créativité réunionnaise. Cette journée de commémoration est l’opportunité de rendre hommage à notre histoire tout en valorisant toute la richesse de notre île. » - Programme Fét Kaf 2025
[2] L’expression « esclavage moderne » a été employée par l’historien Ivan Jablonka en parlant des conditions parfois très dures vécues par certains des Enfants de la Creuse : il explique que pour une partie d’entre eux, cette transplantation forcée s’est traduite par de l’« esclavage moderne », de la maltraitance, des dépressions et autres sévices. - «Enfants de la Creuse» : ces Réunionnais marqués à vie par l'exil
[3] L’affaire des « Enfants de la Creuse » est une affaire politique française.
« Au total, 2 015 mineurs, orphelins ou non, ont été déplacés de La Réunion entre 1962 et 1984 et envoyés dans des campagnes de métropole frappées par l’exode rural. » - « Enfants de la Creuse » : un rapport pointe la responsabilité de l’Etat
Notes et références
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