Faits divers de Raymond Depardon
CRITIQUE ANCIENS FILMS
Martin Cadot
11/24/20254 min read
C’est peut-être une manière plus générale d’envisager le documentaire : ces différentes façons de faire du cinéma, de jouer sur les formes et les formats, d’explorer la possibilité de raconter sans limites. Enfin… sans limites ? Où se situe justement la limite en documentaire ? Elle est très fine. Et il est sans doute préférable de ne pas toujours la franchir.
Raymond Depardon m’a toujours intrigué. Je ne sais jamais vraiment s’il est dans l’excès ou dans un désir sincère de vouloir montrer la réalité au plus près — au point de filmer ce que personne ne montre, ne voit, ne saisit. Pour moi, le documentaire est immense par cette volonté de capturer le réel, parfois même d’atteindre une forme de vérité. Edgar Morin et Jean Rouch, dans Chronique d’un été, se posaient déjà cette question : comment atteindre la vérité à travers un cinéma direct, en interrogeant le dispositif lui-même ? Est-ce que le simple fait d’allumer une caméra et de filmer des gens permet de saisir la vérité du monde ? Pas sûr.
Dans Faits divers, Depardon filme avec sa caméra dans un commissariat du 5ᵉ arrondissement de Paris, dans les années 1980. Tout le monde sait qu’il est là. Pourtant, j’ai le sentiment que lorsque l’homme à la caméra filme sans relâche, dans une discrétion presque totale, la vie finit par réapparaître. C’est comme lorsqu’on filme un repas de famille à Noël : au début, tout le monde regarde la caméra, puis l’oublie, jusqu’à ce qu’une forme de vérité, de naturel, émerge. La question reste : notre inconscient oublie-t-il vraiment la caméra ? Sans doute pas. Mais c’est à ce moment précis que jaillit, presque au maximum, la vérité de la vie.
Depardon sait parfois provoquer cela, comme dans Faits divers. Il filme encore et encore les policiers, les malfaiteurs, les blessés, les gens du peuple. Il les suit caméra à l’épaule, des heures durant. Et ces gens ont autre chose à faire que de penser à l’objectif. S’il y a bien un lieu où l’on pense à tout sauf au fait d’être filmé, c’est quand on se retrouve face à la police. Alors, on se concentre sur son propre “fait divers”, et non sur la caméra. Peut-être est-ce là, justement, le lieu de vérité.
En tout cas, Depardon filme sans juger, sans prendre parti. Il filme des gens, dans des moments uniques, souvent empreints de petites ou grandes souffrances. Il filme aussi les policiers, dans un travail délicat, incarné parfois par des figures dures, presque brutales, des hommes qui exercent un certain pouvoir sur les autres.
Regarder ce film aujourd’hui, c’est constater qu’il serait impensable d’entendre de tels propos à notre époque : un policier qui infantilise une femme violée, lui demandant de “ne pas recommencer” et “d’arrêter de déranger monsieur pour un rien”. Dans quel monde vivions-nous, il n’y a pas si longtemps ? C’est la marque d’une société de principe, ultra patriarcale, sur la défensive, incapable d’écoute. Je ne dis pas que tout va mieux aujourd’hui, mais on perçoit, heureusement, certaines évolutions. Et Dieu merci.
La caméra de Depardon capte tous ces petits faits divers, des plus atroces aux plus banals. Il filme des Parisiens de tous horizons, de toutes classes sociales — car dans un commissariat, se croisent aussi bien un malfaiteur qu’une victime d’agression. C’est un lieu où les corps sont en mouvement, où se rencontrent des mondes qui ne se croisent jamais. Et puis il y a ce camion, où montent des personnes âgées malades, des femmes agressées dans la rue, ou un jeune homme grièvement blessé en état d’ébriété. Ce camion a vu la vie, la souffrance, la folie, l’impensable.
Et si l’on écrivait une fiction à partir de ces faits divers, y croirait-on ? Le spectateur dirait sans doute que c’est exagéré, invraisemblable. Pourtant, tout est là : la vie. Bancale, parfois incompréhensible, souvent discutable. Et chacun y réagit à sa manière, plus ou moins frontalement. Seul le documentaire est capable de cela.
Alors oui, on peut reprocher à Depardon de filmer des situations limites, parfois à la frontière du respect dû à la personne filmée. Mais grâce à cet enchaînement de faits divers parisiens des années 80, il nous fait comprendre la vie, il saisit l’insaisissable.
N’est-ce pas là, au fond, la grande force du cinéma ? Sa capacité à nous restituer la vie — telle qu’elle est, dans toute sa complexité.
Martin Cadot




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