Entroncamento, Pedro Cabeleira (2026)
CRITIQUES COURTES
Manon Massène
7/27/20266 min read


Le film s'ouvre sur un deal de drogue qui tourne mal. On filme les visages, la proximité des personnages; des tensions s'installent et arrivent jusqu'au spectateur. L'approche naturaliste nous fait nous demander si le texte est improvisé. En tout cas, on ne décroche pas une seule seconde.
Entroncamento est avant tout un drame vissé sur des personnages très complexes, il nous parle de toute une génération qui a perdu les codes. C'est la descente aux enfers de personnalités que tout rassemble mais qui se sont résolues à être seules. Ils rêvent de sortir de la précarité, de se repentir et de ne plus être en marge de la société, mais le problème, c'est qu'ils ne savent pas vivre autrement. Ils passent leur temps à attendre un gros coup, un ticket de loterie gagnant, car ils ne sont plus capables de retourner dans l'autre monde. Le dilemme pour eux est plutôt évident: travailler le jour pour le SMIC ou la nuit pour des fortunes.
Alors ils deviennent comme des parasites qui entrent dans les maisons, les écoles; certains volent, pillent, effraient. Ils fument et lévitent dans leurs voitures pour éviter de penser qu'ils sont coincés. Tout devient un concours de celui qui craquera le premier, qui tuera le premier, qui se débinera en premier. Il faut prouver qu'on n'a pas peur, qu'on sait tenir un flingue ou un couteau ; et pourtant, au fond, tous sont des fils qui n'ont pas grandi et qui demandent à leur mère si leur famille s'inquiète pour eux (cf. la scène avec Virgilio et sa mère dans la cuisine).


Manon Massène
Le monde des hommes est effrayant, et pourtant, les femmes aussi sont de la partie. Laura, la jeune cousine de Bruno, revient en ville pour quelque temps. Elle cherche d'abord un travail honnête avant de tomber dans la spirale du réseau. Dans ce milieu, les femmes n'ont pas leur mot à dire, elles doivent toujours plier devant le masculin ou bien se battre deux fois plus que les autres. Laura n'est jamais prise au sérieux: qu'elle place un couteau sous la gorge d'un type ou bien qu'elle fasse de la boxe dans une salle remplie de testostérone, on va soit la descendre, soit la draguer; tous ses efforts pour être considérée comme un homme, comme une égale, sont finalement vains.
Entroncamento raconte les affres des petites gens, leur difficulté à essayer d'infiltrer la société à travers un vrai boulot. Les personnages principaux sont liés soit par un enfant, soit par un paquet de drogue; dans les deux cas, ces « bébés » nécessitent des sacrifices.
© Les Alchimistes


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La musique du film est très intéressante : elle oscille entre du classique (des notes de piano) et de la techno, ce qui enclenche chez le spectateur un brouillage immédiat. Deux mondes s'entrechoquent, lequel va prendre le dessus ? Finalement, c'est la musique de la nuit qui restera tout le long du film. La techno intervient comme un appel à l'aide, une errance, voire une fatalité: elle rattrape toujours ses passagers de la nuit.
La caméra est souvent coincée avec les personnages dans des endroits clos, ou bien les attend dehors, comme si elle aussi faisait partie de la bande, comme si elle était une crapule silencieuse qui faisait le guet. C'est ce procédé qui rend le spectateur accro à l'instant (cf. la scène du braquage de Bruno et Matreno: le temps que l'ascenseur s'ouvre et qu'ils agressent le couple, le temps est infini et le spectateur bouillonne de suspense), ou bien (cf. la scène où Bruno va piller une école et où Laura fait le tour du pâté de maisons en l'attendant: on la suit sur la banquette arrière, la peur au ventre). La caméra est là, en tension ; elle capte l'évolution de chacun sans jamais les juger. Elle ne s'autorise pas à rester dans les alentours lors des scènes de sexe ou parfois de violence. Les ellipses sont donc parfaitement amenées: on ne montre pas ce qu'on n'a pas besoin de voir; à la place, on va surprendre des moments de désespoir de certains personnages qui semblaient invincibles (cf. quand Matreno appelle son chien, qui a été abandonné dans les plaines). La carapace des gangsters se fatigue petit à petit, chacun repense à ses sacrifices et l'amertume s'intensifie.
Tout au long du film, on aperçoit par bribes le train par lequel Laura est arrivée. Il est donc possible de sortir de l'enfer d'Entroncamento, mais le fera-t-elle avant que l'impossible ne se produise ?


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Entroncamento est un nœud ; il agit finalement comme un endroit où l'on trépasse et dont on ne revient plus, un espace qui vous coince et vous endort. Et il vous laisse même oublier les couleurs: l'étalonnage du film est bien spécifique, il agit comme un voile morne qui n'apportera jamais plus rien. C'est comme si la ville entière avalait ses habitants, que le trafic prenait toute la place et que le seul moyen de pouvoir y survivre était de s'endormir dans les joints.
Tellement anesthésiés que plus personne n'a conscience des enjeux de vie ou de mort qui les guettent. À la fin du film, quand Fama découvre que son argent a été volé, il accuse Bruno de ne pas avoir été éveillé quand la porte a été enfoncée; il devient agressif et sous-entend qu'il devait être complètement drogué quand c'est arrivé. Fama, très énervé, va jusqu'à casser la porte du salon, et pourtant, Bruno, d'un calme olympien, lui dit qu'il aimerait seulement fumer un joint.
De ces habitants ankylosés, Laura est peut-être finalement la seule qui va s'en sortir. Enfin... Laura emprunte le pont du non-retour avec Fama, juste au-dessus des rails du train qui l'a menée ici: elle fait maintenant partie du réseau, elle aussi.
L'espoir de s'en sortir ne quitte jamais les habitants d'Entroncamento, il suffit d'un « dernier gros coup » pour « sortir de la merde pour de bon ». Mais plus ils essaient, moins la rédemption est possible, et plus ils ne seront que des âmes en fuite, des passeurs de malheur. Laura propose à Fama de faire un casse qui changera la donne: voler un flic qui voit sa maîtresse dans sa BMW; en revendant les pièces, ils se feraient 10 000 euros. Fama refuse, car il y a une règle d'or : pas de flic.
Mais la violence qui gravitait autour de Laura va avoir raison d'elle, et comme les hommes, elle devient l'une des passagères de la nuit. Elle est dans une voiture, on la voit en poursuivre une autre. On entend une musique techno qui augure l'excitation du braquage et toute l'immaturité qui l'accompagne. Laura défigure le policier car il ne la respecte pas; il lui lance des « t'es mort », alors qu'elle précise bien « mortE », et lorsqu'il la traite de pute, elle perd le contrôle et en oublie même de voler la voiture.
Après quelques joints, Laura et Nadia, son acolyte de l'attaque surprise, en pleine euphorie, vont avoir la bonne idée de voler Bruno, le cousin de Laura. Fama, fou de rage, promet qu'il va la tuer, et pourtant il en sera incapable, car Laura est déjà sortie d'Entroncamento. Elle est dans le train du retour, ses billets sous le bras.


© Les Alchimistes
Entroncamento est une fable absolument captivante, tenue par des acteurs magnifiques. On nous présente des hommes, mais au fond, on nous parle des femmes, du rapport à l'enfance, de la détresse d'être accepté en société et d'être seul dans un monde où tout est déjà trop sombre.
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