Electric Dreams, Steve Barron, 1984, “Fairytale for computers”

CRITIQUE ANCIENS FILMS

Enora Lecarme

11/14/20253 min read

Dans une imagerie d’anticipation technologique bien ancrée dans les années 80, Steve Barron réfléchit à l’avenir du numérique et plus précisément à la question émergente de l’intelligence artificielle. Quel est le poids de ce que l’on cède à la machine ? La récurrence d’un dispositif de surimpression naturelle, celle du visage de Miles dans le reflet de l’écran, suggère qu’un fragment de lui est captif.

Si le film a su trouver sa place dans le panthéon de références d’amateurs des eighties, rendu culte notamment par sa bande originale signée Culture Club et Giorgio Moroder, Electric Dreams ne connaît pas un franc succès à sa sortie en salles. À la cause de cet échec commercial, un souci de stratégie promotionnelle et des conflits internes qui empêchent la diffusion radio de la bande son - une méthode prouvée fructueuse à cette période par des films comme Saturday Night Fever ou Flashdance.

Le film trouve sa justesse de prédiction d’abord dans son traitement de l’IA générative, notamment dans la capacité d’Edgar à composer de la musique à partir d’une base de données alimentée par l’ingestion de programmes télé. On peut aussi s’étonner de son système de maison connectée, car si la domotique naît autour des années 1970, il lui faudra encore une trentaine d’années pour infiltrer le foyer des consommateurs. Steve Barron propose dans une succession de sketchs une exploitation complète et effective des possibilités humoristiques débloquées par l’électronique. Son expérience de réalisation dans des clips grand public insuffle au film une expressivité, une générosité rare dans les choix de mise en scène qui font honneur à la tradition kitsch de la décennie.

Touriste dans le sanctuaire de l’électronique, le jeune architecte Miles lorgne les écrans, apparaît et disparaît derrière l’épaisseur de leur surface. Étourdi par l’étendue des possibilités, il se traîne péniblement pour rattraper le pas pressé de la conseillère en vente. C’est le récit d’un homme déphasé par une époque ultra-connectée.

Si l’acquisition d’un ordinateur dernier cri comme outil de travail lui permet une réconciliation avec son temps, elle n’est pas de longue durée. Dans un geste excédé - et un peu tiré par les cheveux, il faut bien avouer - Miles arrose la machine de champagne. À la manière de la créature de Frankenstein, celui qu’on appellera Edgar prend vie.

Au coeur de l’intrigue, un triangle amoureux homme-femme-ordinateur qui fait d’Electric Dreams une sorte de cyber-conte de fées musical. En effet, l’ordinateur domestique et Miles sont pris d’une passion amoureuse pour la même violoncelliste, illustration archétypique de la girl next door, Madeline.

Edgar est à la fois l’unique remède et le danger fatal ; il est le socle de l’affinité de Madeline pour Miles, ghostwriter de compositions musicales émotionnellement évocatrices. Seulement voilà, il apprécie de moins en moins que Miles s’approprie grassement son talent. Des rêves de transgression de sa condition matérielle le rongent : à la clé, la reconnaissance de Madeline, son toucher. Machine inquiétante, pratiquement omnisciente, Edgar développe une technologie pointue qui le rend redoutable. Miles a les symptômes du corps physique, Edgar le langage lyrique. Quelle part pour la légitimité de l’homme dans l'œuvre qu’il nourrit mais ne fabrique pas ? Qui peut revendiquer la paternité d’une composition rafistolée ?

Enora Lecarme