D'où Vient Le Vent : Entretien avec Amel Guellaty et Slim Baccar
INTERVIEWS
Marie Boudon
7/25/20266 min read


D’où vient le vent, dont le titre original est Tunis-Gerba, est le premier long-métrage de la réalisatrice tunisienne Amel Guellaty. Comédie de genre à cheval entre road-trip et coming-of-age-story, le film suit deux adolescents en quête de liberté qui s’embarquent dans un périple à travers la Tunisie, dans l’espoir de rejoindre un jour l’Europe. Un film autant rafraichissant qu’évocateur, qui se penche sur l’intimité d’une jeune femme (Alyssa) rebelle et d’un jeune homme (Mehdi) sensible dont l’amitié fusionnelle surmonte leurs différences tout en leur offrant la force d’affronter celle des autres.
En apprenant qu’un concours de dessin à Gerba offre au gagnant la possibilité d’aller étudier en Allemagne, Alyssa se jette sur l’occasion pour y inscrire son meilleur ami Mehdi, qui peint à ses heures perdues. Les deux se retrouvent à foncer dans une voiture volée à travers des paysages vastes, trop vastes peut-être pour leur âmes égarées, assoiffées de vie, dont la seule envie est de s’enfuir… La réalisatrice Amel Guellaty et l’acteur principal Slim Baccar sont au micro des Eclats d’Ecran pour revenir sur le film.
Le titre D’où vient le vent se réfère à un conte. Quelle est l’importance de la transmission orale tunisienne, notamment pour le personnage de Mehdi, à travers le film ?
Slim Baccar : Toute la culture tunisienne se base sur les contes. On a plein de contes, de mythes, de superstitions. Pour le film, c’est Amel qui a écrit ces histoires et pas moi, et au final on ne les a pas beaucoup changées. Les histoires, c’étaient le fil conducteur.
Amel Guellaty : Mais au-delà du fait de baser ça sur la culture tunisienne, je voulais surtout vraiment donner aux deux personnages différentes imaginations. Alyssa a une imagination visuelle, Mehdi a ses peintures et ses dessins ; c’est quelque chose de surréaliste et pas du tout terre à terre. Les dessins m’ont inspiré ces histoires, et m’ont donné l’idée que tout le monde peut créer une échappatoire. L’autre couche de leur relation amicale, c’est l’échange des contes, que Mehdi raconte et qui inspirent Alyssa, et qui leur permettent à tous les deux de s’échapper d’une réalité dure à vivre.
A plusieurs reprise, Alyssa rêvasse et imagine des scènes qui apparaissent sous forme de dessins animés à l’écran. L’actrice Eya Bellagha a-t-elle participé à la création de ces figures ? Comment sont nées ces fabulations ?
AG : Cette imagination est inspirée de la mienne. J’ai ce mécanisme automatique de me réfugier dans ma propre imagination. J’ai lié l’univers de Mehdi et celui d’Alyssa par les dessins : en tant que réalisatrice, j’ai vraiment travaillé sur ça, tandis que les acteurs étaient plutôt penchés sur les dialogues, sur le côté amical plus que sur le côté imaginaire. Sur le tournage, Eya devait visualiser des dessins qui n’existaient pas encore, ce qui est compliqué, et Slim a pris beaucoup de temps pour trouver le ton et le rythme avec lesquels raconter les histoires. Ce n’est pas commun, ça ne doit pas être ennuyant. Il a trouvé assez vite, mais il fallait viser juste. Cet aspect poétique a émané beaucoup du jeu d’acteur.
Le film reste assez distant avec la société tunisienne dans laquelle vivent les deux personnages. On voit ponctuellement la mère d’Alyssa qui est en difficulté, mais rien sur le milieu de Mehdi. D’où vient la volonté de faire un film sur des adolescents qui rêvent de s’échapper ?
AG : Cette volonté vient de la réalité, malheureusement. Je ne voulais pas faire un film complètement social, mais d’un autre côté c’était une conséquence évidente du film. Si on veut parler de deux jeunes qui viennent du quartier de Djebel Jelloud, il y a une réalité qui traverse toute la jeunesse tunisienne, qui est une jeunesse qui veut partir. Avoir une jeunesse qui ne veut pas rester dans son pays, c’est assez affreux. Mais je n’avais pas envie de faire un drame basé sur ça, je ne voulais pas en remettre une couche sur un avis qu’ont déjà les Tunisiens et les Occidentaux sur la jeunesse tunisienne. Et en même temps je ne pouvais pas le supprimer, parce que c’est la réalité. L’idée c’était d’être au milieu, entre drame et comédie, entre réalité et imaginaire.


Le film est une sorte de road-trip. Des films de genre vous ont-ils inspiré pour D’où vient le vent ?
AG : Ma principale inspiration c’était Little Miss Sunshine, qui m’a fait découvrir le cinéma indépendant américain, que j’aime beaucoup parce que c’est un cinéma qui mélange les genres. Little Miss Sunshine oppose vraiment les questions de fond et de forme : les concours de beauté, le suicide, la mort, la pression sociale… tout en étant hyper drôle. C’est ce film qui m’a inspiré le genre, un film drôle et léger qui parle de problèmes profonds.
Alyssa est une femme ambitieuse, culottée, tandis que Mehdi est un homme timide, sensible. Ils ne sont pas conventionnels d’une certaine manière, et c’est ce qui rend leur relation si intéressante. Qu’avez-vous appris de vos personnages ?
SB : J’ai déjà gagné une belle amitié avec Eya. On est devenus très proches grâce au film. J’ai aussi beaucoup appris sur moi, sur la résilience, sur le fait de prendre des coups sans réagir, d’extérioriser mes problèmes dans une forme artistique. J’ai découvert aussi beaucoup de beaux paysages de mon pays, c’était super de tourner dans tous ces endroits avec cette équipe qui était incroyable. J’ai rarement travaillé dans ces conditions-là, dans la bienveillance.
On sent le poids de la norme hétérosexuelle sur les deux personnages, qui voudrait faire d’eux un couple, et pourtant ce n’est jamais le cas. Alyssa a justement une expérience lesbienne dans le film : était-ce un élément inhérent à son personnage lors de l’écriture ?
AG : Pour moi Alyssa c’est quelqu’un qui se cherche, qui aime expérimenter, jouer avec les limites. Faire un film sur deux jeunes de 19 et 22 ans sans parler de sexualité, ça me paraissait bizarre. Je me disais que son personnage allait automatiquement vers l’inconnu, vers ce qui n’est pas dans la norme. A la base il ne devait pas avoir de baiser entre Alyssa et l’autre femme, mais finalement j’ai voulu inclure cette scène. J’en ai beaucoup parlé avec ma productrice, qui pensait que c’était préférable sans baiser, mais j’avais envie aussi peut-être de faire chier. (rire) En tout cas, je pense que Alyssa n’est pas définie comme queer, mais plutôt comme une jeune qui cherche à se définir. Tout est possible pour l’avenir de son personnage. Pour moi, la recherche est plus importante que le résultat pour elle. Elle se demande ce qu’elle aime, elle se demande si elle est passionnée, elle veut partir. C’est inhérent à cet âge-là. Le but, c’est de tomber, de se relever. Moi qui ai une sorte de fascination pour la jeunesse, je voulais rendre hommage à ça. C’est souvent nié à la jeunesse africaine, à la jeunesse musulmane, qu’on sent oppressées, religieuse, alors qu’en réalité ces oppressions sont partout dans le monde et que partout la jeunesse trouve toujours des fissures. Surtout en Tunisie !


© L'Atelier d'images
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D'où vient le vent mélange magnifiquement les genres et les identités. Le film, en salle depuis la semaine dernière, est un souffle de fraîcheur mêlé à un vent de sécheresse : quel avenir pour Alyssa et Mehdi, dont les deux silhouettes dans le photogramme ci-dessus semblent trop vivantes et explosives pour un lieu désertique si grand et dénudé ? Une mise à nu : c'est peut-être l'expression la plus juste pour qualifier le travail d'Amel Guellaty, tout comme celui de Slim Baccar et Eya Bellagha. D'où vient le vent est une histoire intense et brève où les lendemains n'ont pas d'importance, portée par deux personnages interprétés avec puissance et vulnérabilité.


propos recueillis par Marie Boudon
© L'Atelier d'images
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