Des preuves d'amour : un combat (extra)ordinaire

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Klara Bénard

12/22/20255 min read

Après son court métrage L’Attente, qui a reçu un César en 2014, la réalisatrice Alice Douard revient avec son premier long métrage, Des preuves d’amour, qui aborde les derniers moments d’un couple de femmes avant l’arrivée d’un enfant et, plus largement, la maternité. Présenté dans un premier temps à la Semaine de la Critique au Festival de Cannes 2025 en séance spéciale, il est officiellement sorti en salle en novembre 2025. Gros succès au box-office dès sa sortie, le film accumule déjà plus de 78 000 entrées en un mois.

Au printemps 2013 la loi Taubira vient d’être fraîchement votée et autorise le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels. Quelques temps après, nous suivons Céline (Ella Rumpf) et Nadia (Monia Chokri) sa femme, dans le plus important moment de leur vie : donner naissance à leur premier enfant.

Des preuves d’amour se rapproche un peu du documentaire autobiographique car Alice Douard, la réalisatrice, y raconte son histoire personnelle en tant que femme attendant son premier enfant, sans pour autant le porter dans son ventre. Comme Céline, c’était sa femme qui était enceinte.

« Je sais pas faire de tresses. Tu sais faire des tresses toi ? »

Plusieurs questions existentielles et primordiales se posent donc à Céline qui n’est pas enceinte de son propre enfant et doit entreprendre d’innombrables démarches administratives pour pouvoir l’adopter. Les doutes s’entrechoquent : comment faire ? Peut-on aimer un enfant que nous n’avons pas réellement porté et qui n’est pas la chair de notre chair ? Un couple de femmes peut-il répondre aux attentes d’un enfant comme le ferait un couple hétéronormé et faire grandir un enfant correctement et sans carence affective ? La présence d’un père est-elle vraiment primordiale ? Toutes ces questions restent sans réponse pour nos protagonistes. Alice Douard va y répondre de la plus belle des façons : elle réalise un film.

L’envie de fonder une famille devient pour ce couple un gouffre administratif, où la maternité se transforme en dossiers manquants, les poussant presque à se déchirer à chaque étape franchie. Des frais exorbitants, des preuves (d’amour) écrites par des proches pour montrer le lien mère enfant : tout simplement l’approbation et la validation du monde extérieur alors que le geste se suffit à lui-même. Être un couple homosexuel est difficile, concevoir et adopter un enfant l’est encore plus. Pourtant aimer n’est pas compliqué... Comme l’exprime si bien Noémie Lvovsky qui joue le rôle de Marguerite, la mère de Céline : « peut-être qu’être mère commence par « être présente » ».

« C’est moi le papa, ça te va ? »

La réalisatrice, en montrant le quotidien de ces femmes voulait montrer le vrai, l’amour encore naissant de ce couple traversant des moments compliqués, des moments de doutes mais aussi et naturellement, des moments de joies et de bonheur.

Nadia est extravagante, droite dans ses propos et ses idées, se moquant de l’avis des autres ; Céline est plus discrète, ne veut pas faire de bruit, peut-être à cause de sa position en tant que mère adoptive de l’enfant, ce qui la met dans une posture vulnérable. La pression sociale est très présente, que ce soit de la part de leur proches ou d’inconnus dans les bars, comme dans cette merveilleuse scène ou Nadia ne se gêne pas pour mettre une bonne grosse claque à un homme ayant fait des remarques déplacées sur la position d’Ella en tant que mère de l’enfant. Ces pointes d’humour, très bien interprétées et mises en scène rendent le film plus facile, et plus réel, d’autant que ces anecdotes sont tirées d’expériences vécues par Alice Douard. Cette scène spécifique montre encore une fois la dure réalité des choses.

L’angoisse de ne pas être à la hauteur ou de ne pas être un modèle satisfaisant pour leur enfant est celle de beaucoup de parents mais encore plus pour un couple lesbien. Malgré tout l’intimité et l’amour qui émane de leur couple est palpable, ajoutant ainsi une dimension touchante à un film déjà très tendre.

Une scène est particulièrement marquante : elle prend place dans une boite de nuit, teintée de rouge et de bleu, où, malgré le côté étouffant du lieu, les deux femmes se retrouvent physiquement et mentalement. Leurs deux corps bougent en harmonie, se connectent et vibrent à nouveau. Leur regard, même de loin, se croise et ne fait finalement plus qu’un. L’amour et la tendresse sont toujours bien présents. La preuve de leur amour est là, sans qu’aucun mot ne soit prononcé. Juste toi et moi.

« It's gonna be you and me
It's gonna be everything you ever dreamed
I'm gonna be who you need
It's gonna be everything, we're meant to be »

« Peut-être qu’être mère commence par être présente »

La mère de Céline, Marguerite, pianiste très célèbre, a été absente durant toute l’enfance de sa fille. Leur relation en tant qu’adulte est désintéressée mais attendrissante. L’arrivé de l’enfant est comme un renouveau pour elles et une reconstruction partagée. En devenant mère, c’est comme si Céline essayait et réussissait à briser ce schéma familial toxique, ne voulant pas délaisser son enfant comme sa mère a pu le faire. Le personnage de Marguerite est tourmenté par l’absence mais aussi par la présence de sa fille. Tout cela reste très subliminal mais une remise en question est faite des deux côtés, finissant par une très belle lettre de Marguerite qui ne laisse personne indifférent. C’est une quête de soi et de l’autre. Le personnage de Marguerite n’est pas qu’un simple personnage secondaire : il est là pour secouer, et surtout nous rappeler que l’amour d’une mère, même sans réelles « preuves d’amour », survit aux aléas de la vie. Grâce à cela Céline ne pourra qu’aimer encore plus son enfant et devenir le plus beau modèle de sa vie.

Tourné dans Paris ainsi qu’à Bordeaux, les deux femmes se perdent dans la ville et ses lumières ; la nuit est filmée à la perfection. Les scènes de jour sont illuminées par une lumière naturelle, la vie reprend le dessus, les préoccupations deviennent plus légères, comme un appel d’air et une pause.

C’est un film simple, mais c’est ce qui le rend beau : Les mises en scènes sont simples, mais efficaces, les mots (maux) sont simples mais puissants, les personnages sont simples, mais extraordinaires : voilà l’ADN Des Preuves D’Amour, un merveilleux film sur la vie, l’amour, l’attente, l’absence, et envers et contre tout, sur la présence.

« on fait ça ensemble, que ce soit toi ou moi c’est pareil »

Klara Bénard