Daguerréotypes, lettre à Agnès

CRITIQUE ANCIENS FILMS

Louisa Pichs

12/9/20252 min read

Ma chère Agnès,

Où se trouve la valeur d’une bouteille d’eau de Cologne, d’une côte de bœuf ou d’une baguette de pain ? Leur valeur marchande n’est-elle pas qu’une convention ? La valeur ne se trouve-t-elle pas plutôt dans les mains qui les ont manipulées comme des bijoux, celles qui vous ont coupé les cheveux avec tant de soin et d’attention ? Ne se trouve-t-elle pas dans les « Bonjour, comment allez-vous ? », « Vous vous portez mieux ? », « Avec ceci ? », « Passez une belle journée ! » ?

Vos portraits pelliculés de Léonce, Marcelle, Marie, Janine, Yves, Geneviève, Mustapha, etc. qui se racontent eux-mêmes, ces commerçants de votre rue qui vous ont rendu sensible à la lenteur, à ces temps vides que vous captez, m’ont fait ressortir du visionnage avec une autre valeur du temps, de la durée. L’approche de votre documentaire, à travers ce rythme lent, une structure vagabonde et naturelle, m’a plongée dans le Paris des années 70 où vous filmez cet inconnu proche, quotidien et invisible. Ce sentiment d’immersion est renforcé par les quelques allusions au contexte politique et social de l’époque telles que le vote de la loi Veil. Il existe un néologisme pour la nostalgie d’une époque inconnue : anemoia, qui, je trouve, correspond bien à ce qu’ont pu me faire ressentir le son grésillant, les couleurs auxtons assez ternes et le grain de l’image typiques des pellicules d’il y a 50 ans. Ces caractéristiques techniques donnent presque l’impression de très vieilles photos rendues vivantes, tout comme les derniers plans de votre film, fixes, où ceux que vous appelez « vos commerçants » posent, immobiles, reflétant leur vie qui semble calme et peu mouvementée.

Mais, au fond, je crois que ce qui m’a le plus marqué a été votre manière de regarder vos commerçant.e.s, la tendresse que la caméra leur porte, la beauté lente que vous captez patiemment dans des détails journaliers. Je crois d’ailleurs que l’attention douce que portent vos sujets à leurs objets ou leur clientèle est la même que l’on retrouve dans votre façon de les filmer, de trouver en chacun une beauté atypique, d’accorder de l’importance à ces échanges souvent expédiés et oubliés.

Et puis il y a le magicien, Mystag, qui rassemble les captif.ve.s, les fait rire, applaudir et rêver des siècles à venir, loin de leur travail. Et puis il y a la magicienne, vous Agnès, qui me faites rêver du bal commerçant, du bal de rencontres que vous tenez dans la rue Daguerre en 1975. Vous m’offrez la possibilité de rencontrer tous ces gens en archivant ces « Bonjour, comment allez-vous ? », « Vous vous portez mieux ? », « Avec ceci ? », « Passez une belle journée ! ».

Alors vous aussi, Agnès, passez une belle journée.

Louisa Pichs