Critique : Le Parfum d'Irak

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Alyssande Dauriac

12/17/20253 min read

"Je m'appelle Feurat Alani. Je suis Français et irakien. En 1989, j'ai neuf ans. La guerre entre l'Iran et l'Irak vient de se terminer, je vais enfin pouvoir découvrir le pays de mes parents."

C'est par ces mots que s'ouvre Le Parfum d'Irak, initialement conçu comme un roman graphique composé des mille tweets que Feurat Alani publie durant l’été 2016. Ce projet, né de la nécessité de comprendre son parcours à travers le récit de « son » Irak propose un narratif fragmenté, divisé en chroniques et sublimé par la réalisation et les illustrations de Léonard Cohen. Il est adapté depuis 2024 sous forme audiovisuelle.

Feurat Alani retrace avec une intense émotion les différents épisodes de la guerre et de ses conséquences tels qu’il les a vécus : sa découverte à neuf ans de son pays d’origine marqué par la dictature de Saddam Hussein, la guerre du Golfe, l’embargo, puis les conflits internes qui suivent la chute du régime et l’arrivée des troupes américaines. À travers une profusion d’illustrations saisissantes, enrichies d’archives familiales diverses, il raconte son pays, ses impressions et souvenirs, dépeignant une nation à bout de souffle entre dictature, inégalités et contrebande, peur omniprésente et lente désagrégation. À ce regard biographique se mêle celui, acéré, du journaliste : en l’espace de trente ans, Alani a vu se déchirer un pays pris dans un enchevêtrement de guerres, de luttes de pouvoir et de montée du conservatisme religieux et raconte cette évolution avec une solennité douce, souvent traversée d’ironie, de tendresse et de malice, porté par un amour profond pour les figures qui jalonnent sa narration — au premier rang desquelles sa famille, dont les photographies anciennes ou récentes ponctuent les différentes chroniques.

Structuré par ces chapitres, le court-métrage épouse les différentes étapes de la vie de l’auteur — enfant, adolescent, puis adulte partagé entre la France et l’Irak. C’est là toute sa force : réussir à raconter l’histoire contemporaine d’un pays à travers un parcours individuel, en montrant concrètement comment les conflits géopolitiques s’immiscent dans l’intime. Le brouillage constant entre documentaire et narration subjective, renforcé par l’image animée et la voix posée de Malik Zidi qui relate au présent nous immerge totalement dans cet univers éclectique où même les ambiances sonores sont soignées à l’envi, comme cette sublime bande-son orientale et discrète qui jalonne l’ensemble de l’œuvre.

Si le parti-pris de l’animation peut sembler risqué, il permet au contraire à la fois de vivifier et d’édulcorer un récit particulièrement éprouvant et très éloigné de nos réalités occidentales. La richesse de la colorimétrie, les visuels simples mais foisonnants de détails et le trait magnifique de Léonard Cohen s’échinent à esquisser des corps et des visages, le tout à travers un montage extrêmement dynamique, croquant les scènes de guérillas comme la représentation des différents corps sociaux qui composent la société irakienne : autant de manières de dire et contextualiser un peuple et de raconter avec force les différentes épreuves qui font sa tragique histoire contemporaine. Sans atténuer la violence diégétique, ces visuels colorés permettent de raconter autrement la souffrance du quotidien.

Œuvre hybride et totale, à la croisée du témoignage narré, de l’illustration et du documentaire, Le Parfum d’Irak est un petit bijou d’animation, une série de tableaux autobiographiques puissants qui s’impose comme un chef-d’œuvre de l’animation et vient bouleverser nos stéréotypes sur un pays meurtri par les conflits, offrant un nouveau regard, tour à tour journalistique et subjectif, politique et universel sur l’Irak contemporaine.

Le Parfum d’Irak est à retrouver sur Arte.tv.

Alyssande Dauriac