Critique : La condition de Jérôme Bonnell

CRITIQUE NOUVEAUTÉS

Martin Cadot

1/7/20263 min read

La force du film aurait gagné à se déplacer : moins du côté du pouvoir masculin, davantage vers le désir, vers la naissance du plaisir et de l’intimité entre deux femmes au début du XXᵉ siècle.
Si Jérôme Bonnell, avec La Condition, n’ignore pas totalement cette dimension, son film reste néanmoins centré sur les frustrations obstinées de l’homme. André, notaire interprété par Swan Arlaud, persuadé de sa stérilité, met enceinte la domestique de la maison, Céleste, incarnée par Galatea Bellugi, remarquable de justesse et de présence. Victoire, jouée par Louise Chevillotte, choisit de garder l’enfant et de le faire reconnaître sous son nom, cédant à la pression sociale qui impose au couple d’avoir une descendance.







Peu à peu, un profond dégoût s’installe chez Victoire à l’égard de son mari, qu’elle désire à peine. Elle cesse progressivement d’exercer le pouvoir qui lui reste, jusqu’à ce que l’amour fasse émerger autre chose : l’espoir d’une tendresse partagée avec Céleste, qui n’est pas indifférente aux sentiments que lui porte sa maîtresse. Pourtant, le film refuse de s’abandonner pleinement à cette histoire. Il demeure focalisé sur l’homme, sur celui qui souille, détruit, et finit par se consumer lui-même sous le poids du pouvoir, de la domination et des normes sociales. André a les mains sales ; il s’enlise dans ses propres pulsions, dans une psychologie trouble, presque maladive, marquée par la manipulation.

La naissance de l’enfant bouleverse peu l’équilibre de la maison, si ce n’est par la relation douce et secrète qui se tisse entre les deux femmes. Elles se retrouvent la nuit, à l’abri des regards, partagent des moments volés avec le bébé, faisant naître un sentiment de sécurité et une délicatesse rare. Mais ces instants sont fugaces, trop fugaces. Le parti pris apparaît alors fragile. Soit Bonnell aurait dû effacer entièrement cette relation, la reléguer au hors-champ, laissant au spectateur la liberté du fantasme et du questionnement ; soit, au contraire, il aurait dû s’y consacrer pleinement, écarter le personnage d’André pour affirmer la force féminine, le combat de ces femmes capables, à cette époque, de renoncer au mariage et au rapport de domination.

La véritable puissance du film réside cependant dans son scénario, remarquablement construit jusqu’à son dernier souffle. Rien n’y est jamais totalement prévisible : le temps s’étire parfois, puis tout s’enchaîne avec une précision maîtrisée. La Condition est un film d’écriture, solidement incarné, un quasi huis clos oppressant où chaque geste semble porteur de menace ou de bascule. Toute sa tension repose sur ce fil ténu, constamment maintenu.

En revanche, le jeu de Louise Chevillotte apparaît fragile, parfois incertain. Il devient alors difficile d’adhérer pleinement à une histoire d’amour aussi improbable si l’incarnation peine à convaincre.






Le film parvient à animer son propos et à structurer un récit ambitieux, mais laisse le spectateur sur une impression de déséquilibre, presque de frustration, au regard de la force et de la charge de son sujet. La Condition est un film à voir davantage pour ce qu’il raconte que pour la manière dont il le montre. Une œuvre traversée par une danse de la tension et de la tentation, du danger et du pouvoir, qui marquera par la rigueur de son écriture et la délicatesse de son approche.

Martin Cadot