Bait, Mark Jenkin (2019)
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Manon Massène
6/3/20264 min read


Tout prend forme à partir d'une bicoque où il est noté « capitaine » à l'entrée; accolée sur la porte, une ancre accompagne la symbolique. On y découvre à l'intérieur toutes sorte d'objets qui nous rappellent la vie maritime: des filets, un hublot, des cordes. On découvre ensuite une famille qui prend possession des lieux, des personnalités plutôt propres sur elles, qui n'ont pas l'air de connaître la dureté de la mer. On comprend alors que les objets sont tout bonnement décoratifs et que le chef de famille est simplement devenu le nouveau « capitaine » du bateau, autrement dit, de cette petit ville de pêcheurs. Le touriste est devenu roi, il décide quand il met l'ancre, il observe les marées et les habitants par son hublot en espérant en garder le contrôle.
Face à lui, Martin, le personnage principal, démontré comme le dernier pêcheur des alentours et l'ancien propriétaire de la bicoque du «capitaine». Ce dernier n'a plus de bateau car son frère décide de l'utiliser pour transporter des touristes ivres morts et déguisés en pénis géant. Mais lui, il lutte. Il ne cèdera jamais à cette infamie touristique, il ne s'y abaissera pas. Il essaie alors de capturer quelques poissons échoués dans ses filets sur la côte pour tenter de survivre et afin de pouvoir, bientôt, s'acheter son propre bateau.
Dans ce village-bateau, le capitaine veut pêcher tous les poissons, Martin en est un que l'on essaie de piéger; il se prend dans les nœuds, les cordes, et parvient de plus en plus difficilement à s'en dépêtrer. Il n'a plus d'émotions, ses yeux sont vides comme s'il avait fini par se mêler aux vagues et à se transformer à ce qu'on voulait qu'il soit. Certains habitants agissent comme des fantômes, ils symbolisent les restes d’un temps qui n’existe plus. A la place, les touristes prennent tout ce qu'ils peuvent et les remodèlent à leur image.
Le montage alterné est grandiose, il vise tous les détails de la différence de classe, cible les mains -la femme du « capitaine » qui tape sur son ordinateur pendant que Martin sort les poissons de leur filet-, les assiettes -la famille mange du homard quand les autres mangent des pâtes-, les frigos -le paradoxe entre l'abondance de produits dans le frigo sur-rempli de la famille face à de maigres petits poissons placés dans des sacs plastiques accrochés aux portes d'entrées des maisons-. Les ellipses sont parfaitement menées, on ne dit rien et on dit tout en même temps. L’esthétique noir&blanc tourné en caméra super 8 met en avant un grain poreux comme la pierre qui entoure la mer, comme le crépis des maisons du village. On y sent la mer, le sel, le sale, le poisson, le rugueux, le rude. En noir&blanc, la couleur du sang est la même que celle de la mer, les fluides sont identiques. La super 8, elle, est amenée comme un symbole, une époque sans couleur dont on ne veut plus entendre parler.
La marée monte et descend sur la pression du film et le jeu de pouvoir en est insoutenable, qui aura raison de ce territoire?


Martin et la famille n'arrivent jamais à trouver un terrain d'entente. Quand l'un fait un pas, l'autre le refuse, ne le comprend pas ou bien ne le voit pas. Le fils de la famille, qui est insupportable -disons-le-, vole les homards que Martin a mis trois jours à capturer. Quand la mère l'apprend, elle place discrètement un billet au milieu des économies du pêcheur, dans sa boîte secrète avec l'étiquette « BOAT ». Le seul échappatoire à cette situation serait ce jeune couple, le neveu de Martin et la jeune fille de la famille, ils s'apprécient et ne semblent en aucun cas prêter attention aux querelles sociales qui étouffent le village. La jeunesse aurait pu créer cette brèche, ce nouvel eldorado où la cohabitation aurait pu fonctionner. Mais finalement -attention spoiler- la mort du neveu va prouver que l'issue est indiscutable : les classes ne se mélangeront pas, elles ne peuvent pas vivre ensemble.
De ce drame découlera un retour aux sources, ceux qui avaient été corrompus par l'argent des touristes se dirigeront à nouveau vers un travail authentique qui sert leur communauté et plus une autre qui vient les piller. Finalement, Martin dirigera le bateau familial avec son frère, et au lieu de fuir loin des côtes accompagné de sa barque et ses filets, il s'acclimatera à nouveau au rivage qu'il connaît si bien.


Manon Massène
© ED Distribution
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