13 novembre, nos vies en éclats
CRITIQUE NOUVEAUTÉS
Alyssande Dauriac
11/16/20253 min read
Le 13 novembre 2015, les attentats de Paris et de Saint-Denis perpétrés par trois commandos islamistes ont fait 130 morts — le bilan le plus lourd que la France ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale. Le documentaire 13 novembre, nos vies en éclats met en lumière le programme de recherche lancé par le CNRS et l’Inserm dès 2016, visant à étudier en sciences sociales et en neurosciences la construction de la mémoire individuelle et collective autour de cet événement, ainsi que les traumatismes qu’il a engendrés. Dans une démarche scientifique, plusieurs milliers de personnes ont ainsi accepté de livrer leurs témoignages face caméra à trois reprises : en 2016, 2018 et 2021. La réalisatrice Valérie Manns en a fait un film, présentant quelques extraits inédits et poignants parmi 4 500 heures d’entretiens initialement confidentiels.
La mise en scène, d’une grande sobriété, adopte une approche presque clinique : sur un fond noir se détachent les visages éprouvés de celles et ceux qui répondent à une série de questions-diagnostiques, formulées impersonnellement lors des différentes années d’interview : « Pour commencer, pourriez-vous me raconter le 13 novembre 2015 ? », « Est-il arrivé que ces événements vous reviennent dans votre sommeil ? », « Ces événements ont-ils modifié votre façon de fonctionner au quotidien ? ». Face à la caméra se succèdent rescapés, secouristes, médecins, primo-intervenants, familles endeuillées et habitants des quartiers touchés. Directement ou indirectement affectés, tous livrent, à leur manière, l’indicible de ce vendredi noir : la sidération, la lente reconstruction, le courage ordinaire, les étapes du deuil et le travail intime du traumatisme. À travers ces récits face caméra, le spectateur saisit à la fois l’ampleur du choc psychique et existentiel et la force humaine qui s’en dégage : l’entraide spontanée, la dignité face à la perte, la solidarité, l’urgence de vivre ou de survivre au drame.
Certains participants ont témoigné à chacune des trois étapes, d’autres une seule fois. L’image se veut pudique mais précise et capte la souffrance nue de chacun et la fragilité de la parole, restituant des moments d’une intensité bouleversante, aussi éprouvants que nécessaires. Des archives et images d’illustration ponctuent l’entretien, permettant une immersion au plus près du chaos de cette nuit-là et servant une esthétique volontairement dépouillée. Le documentaire, à la croisée du témoignage et de l’étude scientifique permet de mieux comprendre la psyché humaine face au traumatisme, comment civils et policiers ont réagi a posteriori, et à quel rythme chacun parvient ou non à se reconstruire sur le temps long. Parmi les témoins face caméra, le bouleversant récit de Fred Dewilde, rescapé du Bataclan, qui s’était déjà confié dans plusieurs ouvrages et romans graphiques sur son mal-être ; il a fini par se donner la mort en 2024, portant à 132 le nombre de victimes au côté de Guillaume Valette qui s’était également tué deux ans après les évènements. Leur destin rappelle tristement combien les séquelles invisibles de cette nuit demeurent profondes et durables et donne d’autant plus de sens au programme de recherche que met en avant ce film.
D’intérêt public et profondément humain, 13 novembre, nos vies en éclats constitue un témoignage fort sur la mémoire post-traumatique et les séquelles individuelles et collectives engendrées par les attentats de 2015. Si les récits sont douloureux, ils résonnent ici sans misérabilisme comme autant d’histoires nécessaires à l’établissement d’une prise de conscience collective, révélant les failles d’un système dépassé par les ravages des dégâts psychiques autant que la souffrance d’un pays meurtri. La série Des vivants de Jean-Xavier Lestrade, également sur la plateforme FranceTV, retrace quant à elle le parcours et la reconstruction des rescapés à travers le groupe d’otages du Bataclan devenus amis : dix ans après les faits, ces œuvres documentaires ou fictionnelles sont essentielles pour transmettre la mémoire de cette nuit-là, honorer les victimes et souligner l’importance d’une prise en charge psychologique durable pour toutes les personnes touchées par ce type de tragédie.
Alyssande Dauriac


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